Aujourd'hui, la parole

Innocence retrouvée
Saturday, 07 December 2019
Immaculée Conception ( Gn 3, 9 - 15. 20 / Ps 97 / Eph 1, 3 - 6. 11 - 12 / Lc 1, 26 - 38 )             La première lecture nous entraîne loin, mais en réalité, elle ne fait rien d'autre que de nous guider à lire la...

Christ Roi de l'Univers

( 2 sam 5, 1 - 3 / Col 1, 12 - 20 / Lc 23, 35 - 43 )

 

          L'insistance de nos frères hébreux sur l'imprononçabilité du nom de Dieu révélé à Moïse risque de résonner comme excessive, voire pédante à notre sensibilité. Ce nom est formé de quatre consonnes qui étaient vocalisées par le prêtre principal, une seule  fois dans l'année, le jour du Grand Pardon, au milieu d'une nuée impénétrable de parfums et d'encens. Quatre lettres font la mémoire d'Israël comme peuple de Dieu - et signe au milieu des peuples - de l'immense amour que le Très-Haut nourrit pour toute l'humanité. Et, pourtant, plus ou moins inconsciemment, dans notre tradition chrétienne, nous avons récupéré ces quatre lettres, les mettant comme écriteau sur la croix, signe qui reprend ce que nous trouvons dans l'Evangile : " il y avait aussi écrit au-dessus de Lui : ' voici le Roi des Juifs' " ( Lc 23, 38 ), énoncé sur lequel l'évangéliste s'attarde et en fait l'ultime motif de tension entre les Juifs et Pilate. Cette inscription  a été traditionnellement abrégée dans notre tradition latine ainsi : " INRI". Quatre lettres, non plus imprononçables, mais bien plus gravement impensables et même terribles. Dire en fait que notre roi correspond à ce qui est écrit sur la croix est quelque chose qui exige une prise de position, non seulement face au mystère de la croix, mais ausi face au mystère de l'amour qui est capable d'arriver " tout à la fin " ( Jn 13, 1 ) et bien au-delà de toute fin imaginable. Jean Chrysostome commente : " Le paradis fermé depuis des miliers d'années a été ouvert pour nous ' aujourd'hui' par la croix. En effet, aujourd'hui, Dieu y a introduit le larron, accomplissant en cela deux merveilles : il ouvre le paradis et y fait entrer un voleur. Il est plus que sûr qu'aucun roi ne permettrait à un voleur ou à un autre de ses sujets, de s'asseoir avec lui alors qu'il ferait son entrée dans une ville. Au contraire, le Christ l'a fait : quand il entre dans sa sainte patrie, il y introduit un voleur avec Lui !"1

          Avec la liturgie de ce jour, nous terminons, non seulement l'année liturgique, mais aussi le cycle tertiaire liturgique qui nous fait lire dans le déroulement des dimanches et des fêtes, l'Evangile en entier. Ainsi, la dernière parole est une vérité, la dernière, et le fondement de chaque perception de la vérité qui n'est pas une auto-révélation de Jésus, mais bien l'adhésion à une relation : " En vérité, je te le dis, aujourd'hui même, tu seras avec moi au Paradis" ( Lc 23, 43 ). Les paroles que le Seigneur mourrant adresse au larron, sont comme un résumé de toute sa vie, et la récapitulation de tous ses gestes d'accueil et de pardon dont l'évangéliste Luc insiste d'une façon unique par des paroles inoubliables - pensons à celles du fils prodige - et des gestes magnifiques - pensons à la femme pécheresse et à Zachée - . Sous la croix, ou plutôt, au-dessus de la croix, se consume l'utime tentation du Christ en qui nous pouvons reconnaître la subtile tentation qui traverse toujours notre vie : la démonstration. Juste à la fin des tentations du désert, il est dit : " que le diable s'éloigna de Lui jusqu'au moment fixé" ( Lc 4, 7 ). Et voilà le grand rendez-vous où ce que le Seigneur Jésus a pressenti en son temps, au désert, doit être comme assumé dans ses conséquences extrêmes. Encore une fois, et pour bien trois fois - exactement comme au désert - revient le terrible : " si....." qui accompagne l'Histoire et le drame de notre liberté depuis le premier dialogue avec le serpent ( Gn 3 ).

          Le Seigneur Jésus, comme un vrai roi, tient audience pour tous et du très humble trône de la croix, il se met dans une position si vulnérable qu'il permet à tous et à chacun de s'exprimer sans aucune crainte : tous parlent et tous s'expriment : " les chefs", " les soldats", " un des malfaiteurs" et même " l'autre". Dans le mystère de cette fête, c'est à notre tour maintenant de parler au Seigneur Jésus crucifié..... ! La plus belle chose que nous pourrions lui dire est : " Voici, nous sommes tes os et ta chair" ( 2 Sam 5, 1 ). Ainsi, dans un amour reconnu et embrassé, la croix se transforme de gibet en buisson ardent et sa logique devient notre tétragramme sacré, notre façon de concevoir Dieu et de nous concevoir : incapables de faire quelque chose pour les autres, mais toujours disposés à vivre chaque chose " avec" ( Lc 23, 43 ) celui qui croise notre chemin d'hommes ou de femmes. En effet, si nous acceptions de partager avec tous " la peine" ( 23, 40 ) de vivre, nous nous retrouverons presque par enchantement " au paradis" ( 23, 43 ) désormais " libéré de la puissance des ténèbres" ( Col 1, 13 ).

Seigneur, tu es le Roi de l'univers, le Roi qui ne juge pas et ne condamne pas, le souverain qui pardonne et donne la vie, chair et sang, par amour de chacun de nous. Seigneur, source d'infinie miséricorde, de ta croix, tu répètes continuellement à nos coeurs que tu es Roi, que tu règnes sur tout, mais que ta domination est de tout donner par amour, sans conditions. Nous te rendons grâce !

 

1. Jean Chrysostome, discours sur la croix et le larron, 1.2.